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Lord of War

 

Lord of War

On n'aime pas Thriller réalisé en 2005 par Andrew Niccol

Audacieux et fin négociateur, Yuri, un émigrant ukrainien qui se fait passer pour juif, se crée une place dans le trafic d'armes. Les énormes sommes d'argent qu'il gagne lui permettent aussi de conquérir celle qui l'a toujours fasciné, la belle Ava Fontaine. Mari et père idéal, Yuri devient l'un des plus gros vendeurs d'armes clandestins du monde. Utilisant ses relations à l'Est, il multiplie les coups toujours plus risqués, mais parvient chaque fois à échapper à Jack Valentine, l'agent d'Interpol qui le pourchasse. Convaincu de sa chance, il poursuit sa double vie explosive, jusqu'à ce que le destin et sa conscience le rattrapent.

 
 

LA CRITIQUE LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU 04/01/2006

On n'aime pas Pour un bon achat, rien de tel que de se renseigner auprès d'un vrai spécialiste. Yuri Orlov, citoyen américain d'origine ukrainienne, vendeur impeccable en costume cravate, est l'homme de la situation. Vous cherchez une mitraillette solide, maniable, efficace ? Il recommande l'AK-47, cette bonne vieille kalachnikov, utilisée dans la plupart des conflits, et notamment par toutes les bandes armées non officielles. Un investissement sûr dans un produit dont aucun utilisateur – vivant – ne s'est plaint. Sa simplicité d'emploi la rend même accessible aux plus jeunes, qui, dans certains pays du globe, ne se privent pas de l'expérimenter…

 

Un film dont le héros égrène, face caméra, le vade-mecum du parfait marchand d'armes ? Lord of war, de l'Américain Andrew Niccol (réalisateur de Bienvenue à Gattaca et scénariste de The Truman Show), s'affirme dès son générique coup de poing – le trajet d'une balle, de l'usine qui la fabrique au front de l'enfant africain où elle finit sa course – comme une œuvre à part, une machine de guerre contre le politiquement correct. Qui ne craint pas d'utiliser comme armes (introuvables dans les arsenaux traditionnels) le cynisme et l'humour noir. La liberté de ton, l'ironie dévastatrice ne doivent pas cacher la nature dénonciatrice, l'engagement de cet étonnant pamphlet : voici le film américain le plus authentiquement brechtien de ces trente dernières années. Soit donc la résistible (?) ascension d'un petit gars de Little Odessa, le quartier russe du nord de New York. Son credo : si un Terrien sur douze est armé, il y a moyen de convaincre les onze autres.

 

 

Son tout premier " deal ", Yuri s'en souvient comme d'un dépucelage – " On est aussi nerveux, et ça se passe trop vite. " Suivent dans son parcours une escale dans Beyrouth à feu et à sang, un très officiel salon de l'armement à Berlin, puis un événement heureux aux conséquences malheureuses : la fin de l'empire soviétique, qui va mettre à la disposition des trafiquants un arsenal d'une puissance de destruction inouïe. La maîtrise de la langue russe et une liasse de dollars suffisent pour que les entrepôts de l'Armée rouge deviennent des supermarchés de la mort. Yuri est notre poisson pilote dans un monde dont on découvre peu à peu les règles. Notre guide manie l'humour : ainsi, raconte-t-il, s'il n'a jamais fait affaire avec Ben Laden, ce n'est pas par conviction idéologique, mais parce que le terroriste payait avec des chèques en bois…

 

 

Mais, sous les bons mots, affleure un scénario documenté, intelligemment pédagogique, une véritable leçon de géopolitique qui rend accessible à tous le nouveau désordre mondial. Au tournant des années 2000, c'est en Afrique que l'horreur bat son plein : notre anti-héros approvisionne en armes et munitions un sanguinaire " seigneur de la guerre " qui ressemble beaucoup à Charles Taylor, l'ancien président du Liberia, convaincu de crimes contre l'humanité en Sierra Leone. Lord of war devient alors l'étrange complément du Cauchemar de Darwin, qui révélait sur le mode documentaire le trafic d'armes ensanglantant l'Afrique. On y croise d'ailleurs les mêmes " personnages ", pilotes d'avion russes ou prostituées africaines. La fiction rejoint la réalité. Et la réalité est un pur cauchemar.

 

 

Car ce film " affreusement divertissant " ne s'affranchit pas d'une certaine morale. Certes, quand Yuri joue au chat et à la souris avec un détective d'Interpol, on est content qu'il s'en sorte, quitte à rebaptiser illico un cargo en pleine mer ou à distribuer gratuitement sa cargaison mortelle en rase campagne africaine – la séquence est proprement hallucinante. Mais Andrew Niccol planifie aussi la chute de son personnage-marionnette. Epouse mannequin, appartement sur Central Park, frangin alternant orgie de cocaïne et cure de désintoxication, le petit monde doré de Yuri ne court-il pas de toute façon à sa perte ? A moins que d'autres coupables, plus puissants et mieux organisés, ne planifient l'horreur en toute impunité…

 

Scénario diaboliquement intelligent, mise en scène virtuose, Lord of war a tout de même besoin d'une solide incarnation pour ne pas être qu'un brillant cours d'histoire-géo. Nicolas Cage la lui offre. Que ce dernier soit l'un des plus grands acteurs américains actuels ne fait plus de doute depuis longtemps. Il l'a prouvé, entre autres, chez Lynch (Sailor et Lula) ou Scorsese (A tombeau ouvert). Il excelle ici dans l'art de rester le plus simple, le plus familier possible, dans les circonstances les plus exceptionnelles. Ce type à l'air occupé, au sourire légèrement crispé, aux mains un peu moites, on l'a croisé cent fois : il s'accroche à son rêve de prospérité, fût-ce au prix d'actions secrètement dégueulasses. Attachant, veule, égoïste, audacieux, élégant, transpirant : Nicolas Cage cumule les contradictions. Serait-il l'homme du XXIe siècle ? Aurélien Ferenczi

Aurélien Ferenczi

 


01/08/2012
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